[Billet invité] Turpitudes culturelles et relations sino-africaines

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Par Cécilia Wilson.

« Accéder à la modernité sans piétiner son authenticité », tels étaient les mots de Léopold Sédar Senghor, au milieu du XXème siècle. Le terme modernité apparaît  sous la plume de François-René de Chateaubriand et le terme est ensuite popularisé par Honoré de Balzac en 1822.

A la modernité est associée la poursuite d’un idéal, celui des Lumières et de la philosophie kantienne qui appelle la raison à condamner les déboires de la tradition.  La place de la modernité dans l’histoire tient à la reconnaissance sociale de l’individualité et à la transformation de la nature par l’Homme.

En revanche, l’authenticité témoigne de l’exactitude voire de la pérennité d’un témoignage, d’une histoire, d’une vérité.

L’envolée lyrique de Senghor est universelle en ce sens qu’elle correspond non seulement aux débats sur les indépendances qui ont secoué son époque mais aussi ceux qui naissent de la nouvelle mondialisation.  Si la question de l’authenticité reposait auparavant sur la certitude d’avoir des valeurs spécifiques à un groupe culturel donné, les nouvelles interrogations reposent sur la capacité des uns à importer leur modèle spécifique chez l’autre. Au cœur de cette dialectique repose l’essentielle notion d’altérité.

Ainsi, les relations sino-africaines qui ont longtemps fait la joie d’économistes et d’hommes politiques heurtés par le mur du paternalisme colonial, les turpitudes culturelles risquent de ternir la joie initiale.

La Chine, après la Zambie, l’Angola, le Congo et le Ghana, s’est pressée aux portes du Togo voisin. L’empire du milieu importait dans un premier temps ses ouvriers et effectuait en un temps record et à des prix imbattables de grands travaux infrastructurels.

Mais face au manque du transfert de technologie, face au chômage des populations locales africaines, une législation en faveur de l’emploi des autochtones a été prise. C’est le cas de l’Angola de José Eduardo Dos Santos qui impose désormais un quota d’employés locaux aux entreprises chinoises friandes des terres arables, et des ressources pétrolières. Le Togo fait partie également de ces jeunes nations qui désormais imposent à la puissance rouge l’emploi d’ouvriers locaux.

120 ouvriers togolais ont ainsi été employés par l’entreprise de construction chinoise Wuitec. Mais la dimension culturelle n’est pas la même en ce qui concerne la définition des conditions de travail. Pour comprendre, il faut revenir sur l’éthique confucéenne du travail. En effet, le confucianisme chinois  prône l’appropriation individuelle de la vertu et la perpétuation de la moralité aux générations futures. Sous l’angle politique et économique, il s’agit de refléter une « royauté extérieure » à partir de sa « vertu intérieure ». Le sens du travail dans l’empire du milieu est donc la rencontre de l’intériorité de l’homme et de l’accomplissement du monde, d’où la nécessité de ne jamais s’arrêter et de continuer à se perfectionner en soumettant la nature extérieure.

En revanche, la culture du Royaume Mina demeurée au Sud du Togo, donne un sens différent au travail. Le travail prend sa source non pas l’individualité mais dans l’épanouissement de la collectivité. La conception holiste du travail dans le royaume des minas donne plutôt la nécessité de s’arrêter pour s’accorder avec la collectivité avant de produire le meilleur travail possible.

Les 120 ouvriers de Wuitec ont entamé une grève le 20 octobre 2014 pour protester contre les conditions de travail qu’ils jugent insoutenables. Cette initiative leur a coûté leurs postes. En effet, les ouvriers togolais enchainaient des journées et des nuits sans repos. La question ne réside pas en un jugement de valeur mais en la compréhension d’un vrai choc des cultures. Quand Confucius rencontre la philosophie Adja-Ewé ou Mina, il y a affrontement et le seul moyen d’établir la paix serait de voir naître de cette confrontation un syncrétisme culturel.

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