Qui est Neo? Une petite histoire de Bamiléké…episode 1.

En tant qu’africain expatrié immigré en Europe, j’ai toujours pris grand soin de conserver l’essence même de mon identité et de ne pas me fondre dans ce grand moule qu’est la civilisation Occidentale. J’ai mainte fois disserté sur la définition de l’identité, de son évolution et de son importance dans le sens donné sa vie. Même si je ne dévoile pas grand chose sur la partie « qui suis-je » de ce blog, je pense que ceux qui me lisent depuis un certains temps se doutent de mes véritables origines. Je m’en vais donc vous parler aujourd’hui un peu plus d’une de mes multiples identités, une identité à laquelle je fais de moins référence, mais qui n’en fait pas moins partie de moi: l’identité ethnique. Il me semble important de réexaminer cet héritage africain, histoire de mieux appréhender comment ce dernier détermine mon rapport au monde qui m’entoure aujourd’hui.

masques bamilékés

Danseurs Bamilékés masqués, lors de rituels traditionnels (cultes religieux, funérailles…)

Face à d’autres africains, je me définit essentiellement par l’ethnie à laquelle j’appartiens: les bamilékés. Le Peuple Bamiléké, situé à l’Ouest du Cameroun, dans une région montagneuse, est un peuple très dynamique, organisé et représente l’un des  groupes ethniques les plus importants du Cameroun, en terme de population et de représentation sur l’étendue du territoire national. Réputés pour leur sens du commerce, les Bamilékés se caractérisent aussi par leur caractère entrepreneurial, leurs tendances expansionnistes et leur propension à se reproduire très vite tout en restant « fermés ». Ce qui est très souvent source de conflit dans plusieurs régions du pays où ils sont souvent taxé de « commerçant véreux » et « d’envahisseur ». Néanmoins, on ne peut refuser de leur reconnaitre les qualités de peuple dynamique, organisé et solidaire (qui leur valent le qualificatif de « Juifs d’Afrique »). Enfin, le peuple Bamiléké est fortement attaché à ses racines et à l’esprit familial/clanique. Il respecte et entretient les traditions ancestrales, il constitue un peuple paradoxal et surprenant : individualiste mais solidaire, matérialiste et expansionniste, fier mais discipliné.

Genèse : Venus d’Egypte

L’histoire sur l’origine du peuple bamiléké a reposé d’abord sur la tradition orale, résultante de récits historiques, de souvenirs personnels, de commentaires explicatifs, de témoignages, de notes occasionnelles, de proverbes, de l’onomastique (noms de lieux et de personnes), de chansons populaires, de codes et symboles, et d’assertions et autres informations d’ordre généalogique et dynastique transmis de générations en générations. J’ai eu la chance de grandir entouré de vieux et d’anciens, qui nous racontaient des histoires lors des innombrables veillées autour du feu. Plusieurs recherches anthropologiques tendent à corroborer l’idée que les bamilékés seraient des descendants d’un peuple appelé les Tikar, eux même partis de l’Égypte médiévale au IXe siècle de notre ère pour descendre vers l’Afrique centrale vers le milieu du XIIe siècle avant de se fixer dans cette région. Les Bamilékés parlaient une langue unique, le bamiléké, jusqu’à leur démembrement vers 1300 à la mort de leur dernier souverain unique, le roi Ndéh. Chacun des princes et héritiers se séparèrent accompagnés de leurs familles pour former leurs propres clans qui se ramifieront à leur tour en plusieurs au fil des siècles tout en développant chacun leur propre langue à partir de la même base. Aujourd’hui on dénombre chez les bamilékés cinq grands groupes linguistiques plus ou moins proches les un des autres et eux même subdivisés en une vingtaine de sous-groupes chacun. Avec une telle multitudes de dialectes/variantes rien qu’au sein même de l’ethnie bamiléké, il est facile de se représenter le défi que constitue la construction d’une unité nationale (un seul Etat, une seule langue parlée/lue/écrite), et même…panafricaine. La tradition étant essentiellement orale en Afrique, rien ne fut fixé par écrit et le patrimoine demeure essentiellement immatériel même jusqu’à ce jour. Dès 1300, les Bamouns (cousins des bamilékés issus des Tikar) furent l’un des rares peuples d’Afrique subsaharienne à avoir développé une écriture avancée comme fondation d’une civilisation écrite. Les Bamouns sous le règne du roi Njoya, bâtirent un royaume unifié qui connu son apogée au XVIIIe siècle. Le roi Njoya fit bâtir des écoles afin d’encourager l’usage de ce système d’écriture et de cette langue. Néanmoins, elle fut rapidement démantelé par la colonisation française au début du XXe siècle.

Palais du Sultan et statue du chevalier Bamoun.

Palais du Sultan et statue du chevalier Bamoun.

Nous avons culturellement intégré le fait de nous définir selon nos origines, l’endroit d’où nous venons. C’est pour cette raison que tous les noms de familles que nous portons ont une signification originelle. C’est aussi pour celà que la plupart des groupements bamilékés portent des noms commençant par le radical « BA », qui signifie « les gens de…« , « ceux de qui viennent de…« . Ex: Bamendjou, Bafang, Bafoussam, Bagangté… Le terme « Bamiléké » lui même (prononcé Ba’ Mieh Lah Ke’ en dialecte) serait ainsi dérivé de Ba’ (= Les gens de, ceux de…) Mieh’ (=les frères) Lah’ (=le pays, la région) Ke’ (=Haut, le haut, ce qui est en haut d’un endroit, une région, d’une terre). Bamiléké signifie donc littéralement « les frères -venus- d’en haut« . Le « haut » ferait ici référence à une terre, ou une région d’Afrique, (il s’agirait de la Haute Egypte pour certains).

Il est utile de rappeler en effet que les égyptiens anciens avaient une cartographie inversée du monde. Ils appelaient leur pays « Bas pays » (la partie Nord) et « Haut pays » (la partie Sud) ou KEMET (=Ke’Mieh?) pour les égyptologues modernes. D’autre part, les nombreuses similitudes linguistiques, artistiques et architecturales (comme la forme obligatoirement pyramidales des toits de tous les palais royaux bamilékés) tendent à corroborer ces thèses d’origines égyptiennes lointaines.

Un bâtiment du palais royal de Bafoussam

Un bâtiment du palais royal de Bafoussam (Ouest Cameroun)

Néamoins, deux autres hypothèses différentes, datant de l’époque de la colonisation expliquent une fois de plus l’origine du nom bamiléké. La première affirme qu’un interprète serait à l’origine du mot Bamiléké. Selon cette version, le mot Bamiléké vient du terme « Baboté Ba leké » qui signifierait « les porteurs de masque au visage ». La seconde soutient que le mot « Bamiléké » vient de l’expression de la langue Foto « Pe me leke » qui signifie « les habitants des montagnes ».

Au final, les origines égyptiennes (trop lointaines et incertaines) sont rarement évoquées lors des enseignements aujourd’hui. On préfère se définir comme les « habitants des montages ».

De l’identité ethnique à l’identité nationale

En pays bamiléké comme un peu partout en Afrique noire, les chefferies étaient donc des micro-États avec une économie, une justice, un ordre social et une diplomatie; et ce jusqu’à…la colonisation. C’est dans ce contexte que les colons européens soucieux d’accomplir leur mission civilisatrice de poursuivre leur expansion internationale et de s’accaparer les ressources naturelles de l’Afrique, débarquèrent. Les colons européens usèrent soit de la négociation soit de la force, pour soumettre  les peuples autochtones à l’empire européen. Alors que les autres ethnies acceptèrent relativement facilement de se soumettre à l’impérialisme occidental, les bamilékés et les Bassa démontrèrent très vite une farouche hostilité à toute colonisation et opérèrent un véritable repli identitaire. Ces deux ethnies virent naitre les 1eres guérilla indépendantistes et anti-coloniales du Cameroun (les maquisards). C’est ainsi furent semées les graines du « problème bamiléké » que France réprimera violemment dans une guerre civile qui demeure à ce jour des pires génocide de l’histoire du Cameroun. Des villages entiers furent rasés dans l’ouest du Cameroun (en territoire bamiléké), une population massacrée et arrosée au napalm…Une campagne militaire d’une violence rare.

Le Cameroun actuel, vestige de l’empire colonial de la France, regroupe aujourd’hui environs 240 ethnies réparties en trois grandes familles ethniques (Bantous, Semi-Bantous, Soudanais) et correspond à 240 dialectes/langues nationales. Les ethnies les plus représentatives sont :

– les Bantous (répartis dans toute l’Afrique Australe ,du Cameroun jusqu’en Afrique du Sud) : Béti, Bassa, Bakundu, Maka, Douala, Pygmées

-les Semi-Bantous (Plus à l’Ouest, du Cameroun jusqu’au Nigéria) : Bamiléké, Gbaya, Bamoun, Tikar,

– Les Soudanais (venus du Nord, et d’orient et pour la plupart islamisés) : Foulbé, Mafa, Toupouri, Arabes-Choas, Moundang, Massa, Mousgoum,…

A cause de ce melting pot de peuples venus à la fois d’Afrique du Nord, de l’Ouest et de l’Est qui n’existe nulle part ailleurs en Afrique; le Cameroun est souvent qualifié « d’Afrique en miniature ». Cette diversité est parfois considérée comme une force (le risque de guerre civile inter-ethnique étant quasi nul car aucun groupe n’est assez puissant pour « dominer » les autres), parfois comme une faiblesse (comment bâtir une solidarité et une unité nationale tout en respectant les particularités de chaque peuple?).

Dans les prochains billets, j’évoquerais plus en détails le rôle « social » des chefferies, sociétés secrètes, rites initiatiques, cosmogonie et spiritualité, perception de la famille, du mariage et de la mort…

PS: Merci à Maurice Tematio qui a inspiré une partie de ce billet.

4 Commentaires Qui est Neo? Une petite histoire de Bamiléké…episode 1.

  1. chemar Anthony

    Voici un vrai fils de la nation qui retrace avec promptitude une valeur culturelle,une source d’énergie inépuisable de sa race!!!Bravo vous avez hissé la haut le drapeau de votre cher pays le Cameroun dont la légende ne sera jamais usurpée

    Répondre
  2. Thierry

    Les bamilekés ne sont pas les descendant des tikars mais des baladins parti de l’Égypte et ce n’est point inventé d’ailleurs les bamoums sont frère des bamilekés tous fils de baladis . il se séparèrent alors en région tikar pour formé et crée leur entité chacun . donc voilà la vrai histoire les bamilekes si en on fait une conclusion ne sont pas issus des tikars comme le dit l’anthropologiste Dieudonné toukam dans son livre  » histoire et anthropologie du peuple bamiléké  » sinon bon résume le reste est vrai .

    Répondre
  3. Francois Tsafack

    This is a great historical narrative of the Bamilekes and their origins. I always wonder why Bamilekes always have these elephant masks. Is it a remnant of their life when theylived in Upper Egypt in a place called Elephantine?

    Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *