Paul Collier: Le milliard d'en bas, Pourquoi les pays pauvres échouent et que peut-on y faire ?

L’ouvrage de Paul Collier The Bottom Billion* (Le milliard du bas) a fait grand bruit à sa sortie il y a quelques années. L’auteur, professeur d’économie à Oxford et expert en économie du développement, y propose d’analyser les causes de la détresse du milliard d’êtres humains les plus pauvres et d’y apporter des solutions. Selon lui, les habitants des pays du « milliard du bas » (majoritairement en Afrique) sont littéralement prisonniers de quatre trappes : les conflits armés dont le coût annuel est estimé à 64 millions de dollars; les ressources naturelles qui constituant la quasi totalité des revenus publics à la place des impôts, désoblige les gouvernants de rendre des comptes au peuple; l’enclavement géographique qui limite la mobilité des biens et des personnes au niveau régional; et la mauvaise gouvernance qui entrave l’exploitation des bonne opportunités.

Dans ces conditions les pays africains du « milliard le plus pauvre » n’ont pas été capables de prendre le train de la mondialisation contrairement aux asiatiques. Après ce diagnostic quelque peu pessimiste Collier se demande alors ce qui peut être fait pour tirer le « milliard d’en bas » de ces quatre trappes. Voici son intervention lors de la conférence TED2008. La transcription écrite de sa présentation suit.

 » Pouvons-nous oser être optimiste ? La thèse du « Milliard d’en bas » est que des milliards de personnes sont bloquées dans des économies en stagnation depuis 40 ans, s’éloignant de ce fait du reste de l’humanité Ainsi, la vraie question n’est pas « Pouvons-nous être optimistes ? » mais « Comment donner un espoir crédible à ce milliards de personnes ? » A mon avis, il s’agit du défi fondamental du développement.

Je vous propose de vous donner la recette, une combinaison de deux forces qui ont rendu le monde meilleur : l’alliance de la compassion et d’un intérêt personnel éclairé. La compassion parce qu’un milliard de personnes vivent dans des sociétés qui n’ont jamais offert d’espoir plausible. C’est une tragédie humaine. Un intérêt personnel éclairé parce que si cette divergence économique continue pendant encore 40 ans combiné avec une intégration sociale planétaire, il en résultera un cauchemar pour nos enfants. Nous avons besoin de compassion pour amorcer le processus, et un intérêt personnel éclairé pour nous y mettre sérieusement. C’est l’alliance qui peut changer le monde.

Alors, qu’est-ce que cela signifie de se mettre sérieusement à donner de l’espoir au milliard d’en bas ?

Que peut-on réellement faire ? Et bien, un bon point de départ consisterait à se dire : « Qu’avons nous fait la dernière fois que les pays riches se sont sérieusement mis à développer une autre région du monde ? » Cela nous donne effectivement une bonne piste, si ce n’est qu’il va falloir revenir pas mal en arrière. La dernière fois que les pays riches s’y sont mis sérieusement pour développer une autre région, c’était à la fin des années 40. Les pays riches, c’était vous, l’Amérique, et la région qui avait besoin d’être développée c’était mon monde, l’Europe. C’était l’Europe d’après-guerre.

Pourquoi les Américains s’y sont-ils mis sérieusement ? Ce n’était pas seulement de la compassion pour les Européens, quoiqu’il y ait eu une part de ça. C’est par ce que vous saviez que c’était nécessaire, car à la fin des années 40 les pays d’Europe Centrale tombaient l’un après l’autre dans le bloc soviétique, et vous saviez que vous n’aviez pas d’autre choix. Il fallait forcer l’Europe à se développer économiquement.

Alors, qu’avez-vous fait, la dernière fois qu’il a fallu s’y mettre sérieusement ? Et bien, en effet, il y avait un important programme d’assistance. Merci beaucoup. C’était le plan Marshall; il faut le refaire. L’assistance fait partie de la solution. Mais qu’est-ce que vous avez fait d’autre ? Et bien, vous avez abandonné votre politique commerciale du moment, et vous l’avez entièrement inversée. Avant la guerre, les Etats-Unis étaient hautement protectionnistes. Après la guerre, vous avez ouvert vos marchés à l’Europe, vous avez tiré l’Europe vers l’économie mondiale de l’époque, qui était votre économie et vous avez institutionnalisé cette libéralisation commerciale à travers le financement de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce. Inversement total de la politique commerciale donc.

Avez-vous fait autre chose ? Oui : vous avez totalement inversé votre politique de sécurité. Avant la guerre, votre politique de sécurité était isolationniste. Après la guerre, vous avez abandonné ça pour envoyer 100 000 troupes en Europe pendant plus de 40 ans. Une inversion totale de la politique de sécurité. Autre chose ? Oui : vous avez abandonné le onzième commandement, la souveraineté nationale. Avant la guerre, la souveraineté nationale était tellement considérée comme sacrosainte que vous ne vouliez même pas rejoindre la Société des Nations. Après la guerre, vous avez fondé les Nations Unies, vous avez fondé l’organisation de coopération et de développement économique (OCDE), vous avez fondé le FMI, vous avez encouragé l’Europe à créer l’Union Européenne. Tous des systèmes de support mutuel des gouvernements. Il s’agit toujours des étendards de toute politique efficace : assistance, commerce, sécurité, gouvernement. Bien évidemment, les détails de ces politiques vont être différents, car le défi est différent. Il ne s’agit plus de reconstruire l’Europe, mais d’inverser la divergence pour que le milliard d’en bas puisse réellement rattraper son retard. Est-ce plus simple ou plus difficile ? Il nous faut au minimum être aussi sérieux que nous l’avons été alors.

Aujourd’hui, je ne vais aborder qu’un de ces quatre sujets. Je vais choisir celui qui semble être le plus simple, celui qui sur lequel tous le monde s’accorde, les gouvernements, des systèmes de support mutuel pour les gouvernements — et je vais vous présenter une idée qui pourrait permettre de faire quelque chose pour renforcer la gouvernance, et je vais vous montrer que c’est extrêmement important à l’heure actuelle. L’opportunité à laquelle nous allons nous intéresser est une véritable base pour être optimiste pour le milliard d’en bas, et c’est…

l’essor des matières premières.

Ces essors injectent des sommes d’argent jamais vues auparavant dans beaucoup de pays (mais pas tous) du milliard d’en bas. Ils injectent en partie cet argent car le prix de ces matières premières est au plus haut, mais ce n’est pas la seule raison. Il y a aussi tout un tas de découvertes récentes. L’Uganda viens de découvrir du pétrole dans un lieu qui doit être le plus désastreux sur Terre ; Le Ghana a découvert du pétrole. La Guinée est entrain de construire une nouvelle exploitation de minerai de fer. Beaucoup de découvertes donc…. Ensemble, ces nouveaux revenus rendent négligeable l’assistance internationale. Juste pour vous donner un exemple : A lui seul, l’Angola exporte 50 milliards de dollars de pétrole par an. L’aide internationale totale fournie l’an dernier aux 60 pays du milliard d’en bas a été de 34 milliard. Les ressources générées par ces essors des matières premières sont sans précédent pour le milliard d’en bas Voici donc de quoi être optimiste.

La question est de savoir en quoi cela va aider à leur développement ? C’est une incroyable opportunité pour développer en transformant. Sera-t-elle saisie ? Voici maintenant quelques recherches que j’ai réalisées depuis la sortie de mon livre « Le Milliard d’en Bas », donc c’est récent. J’ai cherché à trouver la relation qui existe entre un prix d’exportation plus élevé pour les matières premières et la croissance des pays exportateurs de matières premières. J’ai fait cette recherche à l’échelle planétaire, sur tous les pays du monde pendant les 40 dernières années, et j’ai cherché à trouver quelle était cette relation. A court terme — disons, pour les 5 à 7 premières années — c’est totalement bénéfique. En fait, c’est super génial : tout croît. Vous gagnez plus d’argent parce que les modalités commerciales se sont améliorées, mais cela augmente aussi la production dans son ensemble. Le PIB augmente beaucoup — super ! A court terme. Mais que dire du long terme ? Revenez 15 ans après. Et bien, à cour terme, c’est super génial, mais à long terme, c’est bof bof. Vous progressez à court terme, mais après l’histoire montre que la plupart des sociétés se sont retrouvées dans un état pire que si elles n’avaient pas eu d’essor du tout. Ce n’est pas une prévision sur le prix des matières premières ; c’est une prévision sur les conséquences à long terme pour la croissance dans le cas d’une augmentation de ces prix.

Alors, que ce passe-t-il ? Pourquoi cette « malédiction des ressources » ? Je me suis également intéressé à ça, et il se trouve que le problème essentiel est le niveau de gouvernance, le niveau initial de gouvernance économique quand l’essor des ressources se produit. En fait, si la gouvernance est suffisamment bonne, il n’y a pas d’essor explosif des ressources. La situation s’améliore sur le court terme, et après elle s’améliore encore plus sur le long terme. C’est le cas de la Norvège, le pays le plus riche d’Europe. C’est le cas de l’Australie, du Canada. La malédiction des ressources est entièrement restreinte aux pays en dessous dans certain niveau de gouvernance. La situation s’améliore néanmoins à court terme. C’est ce dont nous sommes témoins en ce moment en ce qui concerne le milliard d’en bas. Le meilleur taux de croissance qu’ils n’aient jamais connu. Et la question est de savoir si le court terme continuera. Et l’histoire nous dit qu’avec une mauvaise gouvernance depuis 40 ans, cela ne s’est pas produit. C’est le cas du Nigeria, qui est dans une situation pire que s’il n’avait jamais eu de pétrole.

Il y existe donc un seuil au dessus duquel il y a croissance à long terme, et au dessous duquel vous plongez. Pour se faire une idée de ce seuil, c’est environ le niveau de gouvernance du Portugal au milieu des années 1980. La question est donc, est-ce que le milliard d’en bas est au dessus ou au dessous de ce seuil ? Bon, il y a une grande opportunité depuis l’essor des matières premières des années 70 : la diffusion de la démocratie. Je me suis donc dit, que peut-être c’est ça qui a transformé la gouvernance du milliard d’en bas. Peut-être pouvons-nous être plus optimistes grâce à la démocratie. Alors, je me suis renseigné. La démocratie présente réellement des effets significatifs mais malheureusement ils sont négatifs.

La démocratie rend l’essor des ressources encore plus catastrophiques que dans les autocraties.

A ce moment de mes recherches, je voulais juste abandonner mes recherches, mais — (Rires) — il se trouve que la démocratie est un peu plus compliquée que ça. Car il y a deux aspects distincts à la démocratie. Il y a la compétition électorale, qui détermine qui aura le pouvoir, et il y a l’équilibre des pouvoirs, qui détermine la manière dont celui-ci est utilisé. Il se trouve que c’est la compétition électorale qui fait du mal à la démocratie, tandis qu’un équilibre des pouvoirs fort rendra un essor des ressources profitable. De ce fait, ce dont les pays du milliard d’en bas ont besoin c’est d’un équilibre des pouvoirs fort. Ils ne l’ont pas. La démocratie s’est faite instantanément pendant les années 90 : des élections sans équilibre des pouvoirs.

Comment faire pour améliorer la gouvernance et introduire un équilibre des pouvoirs ? Dans toutes les sociétés du milliard d’en bas, il y a des luttes intenses pour y parvenir. Ma proposition est simple, c’est que nous devrions avoir des normes internationales, basées sur le volontariat, mais qui énonceraient des décisions essentielles qui doivent être prises de manière à exploiter les revenus créés par ces ressources. Nous savons que ces normes internationales fonctionnent car nous en avons déjà une. Elle s’appelle « L’initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives ». Il s’agit de l’idée très simple que les gouvernements devraient rendre compte à leurs citoyens des revenus qu’ils possèdent. Dès qu’elle fut proposée les réformistes nigérians l’ont adoptée, faite voter et ont publié leurs revenus dans les journaux. Le tirage des journaux nigérian a connu un pic. Les gens voulaient savoir ce que leur gouvernement recevait en termes de revenus.

Nous savons donc que ça marche. Quel serait le contenu de ces normes internationales ? Je ne peux pas vous parler de tout, mais je vais vous donner un exemple. Le premier c’est de savoir comment extraire les ressources du sol — le processus économique, c’est d’extraire les ressources du sol et en retirer des avantages à l’air libre. Le premier pas est de vendre des licences d’extraction de ressources. Vous savez comment sont vendues ces licences à l’heure actuelle, comment elles ont été vendues depuis 40 ans ? Une entreprise arrive, conclut un accord avec un ministre, et c’est une bonne affaire pour l’entreprise, et assez fréquemment, c’est une bonne affaire pour le ministre — (Eires) — mais ce n’est pas une bonne affaire pour le pays. Il y a un mécanisme institutionnel très simple qui peut transformer cette situation, et il s’appelle les enchères vérifiées. L’agence publique qui s’y connait le mieux sur Terre est bien évidemment le trésor — je parle du trésor Britannique. Le trésor britannique a décidé qu’il vendrait les licences d’exploitation pour les téléphones mobiles 3G en se demandant combien ces licences rapporteraient. Ils ont calculés que ces licences valaient 2 milliard de livres. Au dernier moment, des économistes sont arrivés et leur ont dit : « Pourquoi ne pas faire une enchère ? Cela montrera sa valeur réelle. » Elles ont été attribuées pour 20 milliard de livres lors de l’enchère. Si le trésor britannique peut s’en tirer avec un facteur 10, pensez à ce que le ministère des finances du Sierra Leone va pouvoir faire. (Rires) Quand j’ai présenté ça au président du Sierra Leone, le jour d’après il a demandé à la banque mondiale de lui envoyer une équipe pour le conseiller sur comment mener des enchères.

Il y a cinq décisions essentielles ; chacune d’elle a besoin d’une norme internationale Si nous le pouvions, nous changerions le monde. Nous aiderions les réformistes dans ces sociétés qui luttent pour obtenir du changement. C’est notre modeste rôle. Nous ne pouvons pas changer ces sociétés, mais nous pouvons aider les gens dans ces sociétés qui luttent et qui, le plus souvent, perdent, car les chiffres vont tellement à leur encontre. Et pourtant, nous n’avons pas encore ces règles. Si vous y réfléchissez, le prix de promulgation de ces règles internationales est que dalle — rien. Mais pourquoi diable n’existent-elles pas ? Je me suis rendu compte que la raison de leur absence est que tant que nous n’avons pas une masse critique de citoyens informés dans nos propres sociétés, les hommes politiques pourront se contenter de gestes. A défaut d’avoir une société informée, ce que les hommes politiques font, surtout en ce qui concerne l’Afrique, ce sont des gestes : des choses qui ont l’air bien, mais qui ne marchent pas. Donc je me suis rendu compte qu’il nous fallait nous lancer dans l’entreprise d’informer les citoyens.

C’est pour ça que j’ai outrepassé toutes les règles de conduite professionnelles pour un économiste et j’ai écris un livre sur l’économie qui peut être lu sur la plage. (Rires) Néanmoins, je dois admettre que le processus de communication ne me vient pas naturellement. C’est pour ça, que je suis sur cette scène, mais ça fait peur. J’ai grandi dans une culture de la modestie. Me femme m’a montré un commentaire sur un blog au sujet d’une de mes dernières conférences, et ce commentaire disait « Collier n’est pas charismatique — (Rires) — mais ses arguments sont très convainquants. » (Rires) (Applaudissements) Si vous êtes d’accord avec ce sentiment, et si vous êtes d’accord sur le fait que nous avons besoin d’une société informée, vous vous rendrez compte que j’ai besoin de vous. S’il vous plait, devenez mes ambassadeurs. Merci. (Applaudissements) « 

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